Bandeau

Bandeau
Affichage des articles dont le libellé est Écriture. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Écriture. Afficher tous les articles

mardi 28 avril 2020

En vain

Le grand chaos épidémique est survenu et ces temps incertains rendent irréel le passé récent, si lointain déjà, souvenirs ténus et nostalgiques qui résonnent encore dans sa tête.

Enfermé aux confins de sa vie bouleversée, tandis que la mort joue sa partie sur l’échiquier de Sissa, il écoute l’antienne mensongère de gouvernants qui ont amnistié leur conscience.

Les masques sont tombés et les soi-disant experts ont émergé du pandémonium. La charité s’est moquée de l’hôpital, y a pas d’argent magique et cela est fatal.

Dans les rues désertes il a l’impression de suivre son propre enterrement, décédé par arrêt de l’arbitre, trop vieux pour être intubé, la date de péremption est dépassée.

Des renardeaux musardent entre les tombes du Père Lachaise et les corbeaux, dans une atmosphère délétère, survolent la halle de Rungis, froide et triste, où attendent les cadavres sans sépulture.

Les visages et les corps familiers ne sont plus que des figures numérisées, fantômes insaisissables, qui balbutient sur la toile via les réseaux sociaux et visioconférence.

Il ne reverra jamais plus le monde qu’il a quitté il y a six semaines. Il rêve qu’il dort et devant les écrans bleus de ses journées monotones ne pense qu’au vide de sa solitude.

Victor

(Texte écrit le 28 avril 2020)

jeudi 20 juin 2019

Fausse nouvelle

Cinq ans avaient passé. La flèche de Viollet-le-Duc n’était pas reconstruite et Paname encore meurtrie s’apprêtait à organiser les jeux olympiques. Les gilets jaunes ne défilaient plus sur les Champs, le fond de l’air n’était pas rouge, mais pollué. La lumière du soleil éclairait la Cité d’une lueur douloureuse à travers l’atmosphère saturée de NOx et les particules fines s’infiltraient dans les bronches des citadins et des sportifs.

C’est alors que des ours ont envahi Paris. Ils s’étaient installés sur le boulevard Saint-Marcel et certains d’entre eux, les plus hardis sans doute, s’affichaient déjà aux terrasses des cafés sur l’avenue des Gobelins en remontant vers la Place d’Italie. On les reconnaissait facilement à leur démarche chaloupée, jambes arquées, tels des cowboys dans les westerns spaghettis. Le poil ras et noir, museau orangé, ils arboraient un collier blanc sur la poitrine. Ils étaient de petites tailles ces ours chien, ces « arrivants » qui avaient quitté l’Asie pour ne plus se faire de bile. Ils étaient plutôt de tempérament gai et espiègle et ne présentaient pas d’agressivité particulière. Dans la journée, ils aimaient se vautrer derrière les vitrines des boutiques ouvertes sans déranger le chaland, ou bien grimper sur les mâts des lampadaires et les balustrades Guimard qui entouraient les stations de métro, pour s’asseoir et faire une petite sieste. Mais la nuit tombée, la vie reprenait ses droits et l’activité était à son comble. C’étaient des rôdeurs solitaires ou parfois une femelle avec ses petits,  qui s’immisçaient dans tous les recoins des rues, voire dans les habitations si par malheur une porte était mal fermée ou une fenêtre entrouverte,  pour chaparder tout ce qui était bon à servir de nourriture. 

Les quelques bosons dopés au LHC, en planque derrière les murs de l’Université Pierre et Marie Curie, qui observaient ce remue-ménage, étaient tout excités par leurs récentes courses effrénées et les innombrables collisions auxquelles ils avaient été soumis. Ils voyaient d’un mauvais œil les événements actuels et étaient prêts à en découdre. C’étaient alors des nuits pleines de chuchotements et de conciliabules où avec gravité, les gluons, les photons, les bosons W, ces derniers plus ou moins positifs,  discutaient de ce qu’il convenait de faire pour éviter que cela dégénère. Le plus déterminé de tous, le Higgs était rarement présent à ces discussions et toujours d’une manière très éphémère. Aussi rien n’avançait et « l’axion » restait hypothétique. Mais au cœur d’une nuit sans lune, tel un bruit sourd venant d’outre-tombe, le lointain cousin d’un diable de Tasmanie échappé du Jardin des Plantes prit la parole devant cet aréopage de particules. Le noblaillon évoqua le hasard et la nécessité et suggéra d’affamer ces envahisseurs friands de miel en s’attaquant à leurs subsistances : rien de tel que des colonies de frelons à pattes jaunes, pour anéantir les ruchers. Ainsi dit, ainsi fait. Bientôt les ours faméliques durent quitter la capitale tandis que des rumeurs effarées et confuses bourdonnaient dans la ville.

Victor

(Texte écrit le 9 juin 2019)


jeudi 3 mai 2018

Déambulation rétrospective dans l’actualité immédiate

jours de paresse au printemps
il pleut toujours où c’est mouillé
mais le muguet tarde à fleurir
dans les champs libres de la pensée

vous me direz c’est beau dehors
la mer s’est retirée maintenant
et la plage sous les pavés de Mai
rêve encore incertaine et fragile 
d’invisibles résistances à venir
de nouvelles zones à défendre
et de mains tendues sur les chemins
dans l’odeur âcre des lacrymogènes

ça m’intéresse bien cette ballade
de mots tissés de haute lice 
dans la trame serrée de l’histoire
loin de toutes les récupérations
des nantis en smoking et brillantine
déblatérant à l’ombre de l’œil complice
des caméras de média-surveillance
leur grand récit national officiel

une issue serait-elle encore possible
pour ne pas faire bande à part
dans le corridor noir d’un monde
qui rend désormais illisibles les idées

Victor



« Des idées que l’esprit ajoute à celles qui sont précisément signifiées par les mots… » 

Élisabeth Ballet à propos de l’exposition Tout en un plus trois



(Texte écrit le 29 avril 2018)

mardi 19 septembre 2017

Rêve sombre

J'ai rêvé de deux lettres majuscules blanches peintes sur le dos râpé d'une vieille capote kaki, col relevé et calot enfoncé jusqu'aux oreilles. De longs baraquements en bois étaient transis sous la neige de Poméranie et des stalactites de givre s’accrochaient aux épines du concertina qui enserrait les vieux uniformes en déroute dans un stalag mité, grouillant de doryphores. 

On pouvait entendre dans la forêt alentour, au delà des miradors, le grincement des branches sous le vent. C’était l’inespoir d'un homme jeune arraché à sa famille au terme d'une drôle de guerre qu’il n’avait pas faite, d’un prisonnier qui, dans le dénuement, la promiscuité et l'odeur des latrines, n’avait plus que la peau et les os de ses compagnons d'infortune comme seul avenir, comme seule raison de vivre.

J’ai voulu imaginer Croquignole et Marjolaine qui attendaient au bord de l’océan, inquiètes de la tourmente qui arrivait. Mais elles se sont évanouies dans les brumes du passé, formes inachevées, mouvantes, qui se déformaient sans fin, reconstituant peu à peu la réalité d’un vieil hôpital dont les couloirs lugubres en cette fin de journée d’hiver résonnaient de plaintes incessantes et douloureuses.

C’était le cri d'une vieille femme qui disait sa souffrance et sa peur à qui ne pouvait l’entendre au terme d’une vie qui suintait encore dans ses veines, goutte à goutte, sans raison ni désir. C’étaient les (im)patients isolés dans l’angoisse de leurs chambres qui réclamaient un peu d’attention aux blouses blanches ou bleues et pressaient le bouton de la sonnette d'appel, redoutant d'être rabroués pour des dérangements trop fréquents. 

Les lampes accrochées sous les voûtes des galeries couvertes diffusaient une lueur blafarde dans l’obscurité naissante et l’Ankou qui rôdait en ce lieu enveloppait de son ombre les corps décharnés qui ne pouvaient trouver la paix dans leurs draps trop chauds, trop souillés. 

Ce fut le surlendemain que le balancier de cuivre de la pendule cessa de battre… et celle qui était partie n’en remontera plus le poids.

Victor

(Texte écrit le 19 septembre 2017)

samedi 3 décembre 2016

Itinéraire 66

Sur la route des pas perdus, il marche en somnambule vers la falaise tout au bout du rouleau dévoré par le chien. La pluie qui tombe à travers la canopée a lessivé et lavé son visage, chaudes larmes de froids sanglots, ses amis ont été trop clairsemés. 

Les images se dédoublent, redondantes devant ses yeux, métaphore de la complexité du réel. Les mal attentionnés trouvent des stratégies pour faire croire qu’ils sont les bons et que les autres sont les méchants. L’âne donne ses coups de sabots en douce et en drone, l’éléphant trompe son monde en dessous de la ceinture de rouille. 

Il essaie le plus possible de ne pas se cogner les pieds aux pierres qui roulent vers le passé, portées par un vent mauvais. La hiérarchie des normes est inversée mais quelle connerie, la sécu est blessée et ils vont la tuer. Fort Mc Murray a cessé de brûler, Alep s’est brisée sous les bombes, le Habano s’est éteint et lui, il se souvient de Tchernobyl à jamais radioactive sous son sarcophage d’acier. 


Un nénuphar a poussé dans son jardin secret, tout doucement au fil des jours, avec un peu d’écume, sans faire de bruit. L’homme n’accepte pas la déchéance dans sa constitution ni le scintillement des étoiles à fleur de peau. Il demeure prostré tandis que l’univers s’agite autour de lui. Il glisse dans un tunnel d’inconscience, souterrain de l’âme où résonne le bruit chaotique des souvenirs et la machine inscrit sa peur dans une logique binaire de vie ou de mort.

Victor

(Texte écrit le 3 décembre 2016)

dimanche 24 juillet 2016

C'est assez

Des cliquetis dans l’océan. Le cachalot découvre le haut de son énorme tête au dessus des flots, prend son élan et plonge verticalement dans les abysses à la recherche de quelque nourriture. Revenu à la surface de la mer, il exhale son souffle puissant dans un jaillissement de vapeur humide tout près du grand drakkar blanc qui glisse doucement au crépuscule et dont l’étrave brise les vagues iridescentes. Le ciel rougeoyant est parcouru d’éclairs qui crépitent dans la nuée au flanc noir et dérangent le silence qui précède l’orage. 

L’imagination des deux gosses s’enflamme dans un bavardage ininterrompu, l’exaltation augmente au gré de l’improvisation et du temps qui passe. 

Le vent pousse la voile carrée et les rames battent vigoureusement dans l’eau annonçant une menace imminente et inconnue. Cela pourrait être un film en cinémascope qui raconte un âge barbare où un vieux continent disparu depuis des siècles, englouti par la mer et l’histoire, surgit du passé pour conquérir le monde et rebâtir son empire. 

Mais aucune pellicule ne conservera jamais les images de ce qui se joue dans l’esprit de ces raconteurs du moment présent, anamorphoses d’un événement extraordinaire, terrible peut-être, qui fondra sur le monde un jour.

Un clic de souris sur l’ordinateur. La mémoire cache, là-haut dans le nuage, est prête à enregistrer les vidéos compressées qui envahiront bientôt les réseaux sociaux. Il est tard maintenant. Quelques crépitements encore de fusées d’artifice et de pétards troublent le calme de la nuit. Des noctambules profitent de la fraîcheur du soir. Certains aperçoivent peut-être en se tournant vers le large la queue noire et triangulaire du Léviathan dressée contre le ciel au dessus des eaux sombres de la baie. C’est alors que les caméras filment un grand camion blanc qui glisse doucement le long de la côte, son étrave brisant des vies innocentes. 

La bête a surgi de la jungle.

Victor

(Texte écrit le 24 juillet 2016)

mercredi 27 avril 2016

Burla

« Rô i bosse encore ! » dit Paul importuné par un bruit incessant de fouine au dessus de sa tête qui l’empêche d’apprécier le thé rouge sans théine qui fume devant lui. « Tout passe sans arriver » attaque Louise de sa voix pâteuse et imbibée. Un peu verte du trop d’absinthe qu’elle a ingurgité, elle agite sa tête de perruche et acquiesce d’un air entendu à ses propos. Paul contrarié souffrant de son ulcère dû à un ego anormalement développé ouvre un sachet de bismuth tandis que le lyonnais, tapi derrière le comptoir donne crédit à cette affirmation péremptoire.

Tobias Roo qui réparait la charpente descend l’escalier affublé d’un nez de clown mais sans son accent circonflexe qu’il a laissé sur le faîtage pour colmater une infiltration de globish. Il est de mauvaise humeur, parce qu’un capitaine de pédalo lui a déclaré qu’on n’entrait pas par une porte de sortie et qu’on ne pouvait défaire ce qui n’est pas encore fait. Tobias hume à travers la fenêtre ouverte l’air libre et allergène de la rue tandis qu’en prêtant l’oreille, il lui semble percevoir la mélodie d’une viole de gambe dans le lointain. Cela ne suffit cependant pas à calmer son envie de donner des claques.

Le maire d’Eu frappe à l’huis et entre. « Toi, on t’a pas sonné » dit Roo d’une voix forte. Mais avant qu’il ait pu refermer la porte, une « maiastra », brillant de mille feux, pénètre dans la pièce d’un vol léger, virevolte à la recherche d’un socle et finit par se poser. Cette créature en forme d’hélice d’avion, venant sans doute d’un cimetière roumain, surprend tout le monde. « J’ai cogné ! Je viens chercher mes valises. » répond l’édile décontenancé par cette intrusion et par cet accueil peu sympathique. « On ne va quand même pas passer la nuit debout. Allons en marche ! » Joignant le geste à la parole, il remet son couvre chef et pousse son chariot à bagages. Personne ne bronche. L’homme au chapeau quitte alors cet aréopage d’éloquence maintenant silencieux et troublé par l’atterrissage remarquable de l’oiseau doré qui lui avait apporté un supplément d’âme.

Roo, témoin de ces derniers événements se calme peu à peu. Il sort dans l’obscurité, la neige s’était mise à tomber. La route est dans la pénombre mais tout ce qui l’avoisine est poudré à blanc. Sa rencontre avec la reine de la nuit ne l’étonne qu’à moitié. Pour celle qui errait dans les bars rock, il n’est pas question de s’éterniser mais de retrouver au plus vite le corps mort d’un prince sur la scène de crime d’un jardin anglais. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, elle disparait et cette « imperception » soudaine rappelle à Roo celle de l’UFO dans le livre d’allemand 1ère langue de sa classe de troisième. Fatigué de sa marche nocturne et de cette longue insomnie il arrive finalement à ce qui était la veille encore une scierie mais en ce petit matin n’est plus que ruines fumantes. Adieu lattes, pannes et chevrons, désormais il sait que cela va être la dèche…

Victor

(Texte écrit le 27 avril 2016)

lundi 16 novembre 2015

Automne an 15

Tu zones à tort et à travers les rues désertes
la ville à tes pieds trop chaude en cette fin d’automne
veille insomniaque et inquiète 
un verre de rouge sur la table de bois
promesse de réconfort et de joie

La tour Eiffel s’éteint devant tes yeux ébahis
présage d’un monde sans pitié 
la folie des hommes a tiré le jus de la treille
les terrasses des bistrots sont souillées de sang
draps blancs sur les trottoirs et tout le bataclan

Sur les grandes ondes c’est la météo Marine
qui égrène ses propos mortifères
un temps de haine et de larmes
rafale de vent qui donne le bourdon
et sonne le glas de ta liberté

Ils sont passés les printemps des années glorieuses
fruits goûteux mûris dans la douleur du monde
l’éclosion des fleurs qui s’épanouissent
celle de l’œuf du serpent que tu n’as pas vu venir
tu as peur mais il manque les mots pour le dire

Victor

(Texte écrit le 16 novembre 2015)

samedi 22 août 2015

Je ne sais quoi

C’est une ouverture en Cf3 sur la plage labourée par les pluies de l’hiver et brûlée par les feux de l’été. Un cheval fourbu dans la soute d’un Boeing 747 à dix mille mètres d’altitude jette son ombre sur la mer. Le flux et le reflux effacent sur le sable les traces d’une vie passée. Des graphèmes tentent un exercice de style qui se voudrait charabia eudémoniste pour la postérité. Making-of à la gare de Michard décrivant le contexte d’une œuvre minée dont il ne passe droit que quelques bribes. Mais le temps disperse cet arrangement de mots exposé en vain sur le tableau noir d’antan. Crissement de la craie, mélange éphémère de poudre blanche concassée réintégrant la carrière originelle où l’existence se perd. C’était l’âge du faire et dans le lointain des souvenirs la fidélité à une pensée divague, actrice de quelque chose de difficile et d’inapproprié.

« Ils ont arraché tous les niveaux de la terre, ils ont arraché les arbres, ils ont empoisonné les cours d’eau » et les muons dissipent de légères brumes en lévitation au dessus du café noir du matin à la recherche d’un corium disparu.

Les notes d'une chanson qui a bercé un passé récent sont déjà oubliées. Embrasse la vie pour moi mais ne lui dis pas. Les cheveux gris cachent avec peine les contours d’oreilles amplifiant la voix qui sourde d’un monde construit antérieurement et dont on se déprend. Qu’est-ce qui compte aujourd’hui quand on se sent étranger au présent qui s’efface peu à peu, blessé par les affres du vieillissement dont on se croyait pourtant affranchi ? Inquiet de perdre l’identité qu’il s’est façonnée le long de son existence le vieil homme est amer. Les requins n’ont laissé que la peau et les os à leur proie dédaignant le flaperon échoué sur la grève, vestige convoité d’une ancienne catastrophe. Un fou est alors sorti de son trou pour jouer son dernier coup en Fxf3 avant de se taire à jamais et la coalescence des lèvres a cicatrisé son silence. 


Victor


La citation au début du paragraphe en milieu de texte est extraite d'un entretien avec Nancy Huston sur http://www.reporterre.net

(Texte écrit le 22 août 2015)

dimanche 29 décembre 2013

Ce n'est presque rien


Les mots sont morts, les mots sont morts, les mots sont maux. J’ai le blues. A, A, B, trois fois quatre et prends la mesure du temps. Idées noires et cheveux blancs. Les murs ont des oreilles, haine… et ça espionne de toute part. Quelques notes de musique volées, altérées, puis soupir et silence. Joue Mikhaïl, joue, joue encore ! L’AK-47 est un fusil automatique extrêmement populaire grâce à son coût très faible, sa robustesse, sa fiabilité et sa grande facilité d'entretien. Les affichages publicitaires agressent le quidam dans les espaces industriels et commerciaux qui s’interpénètrent en milieu péri-urbain, mais les dessins du street art embellissent les discours sur la ville qui danse, pensée par des architectes idéologues dans leurs mémoires de l’avenir. La rue embouteillée verse son nectar empoisonné particulièrement diesel dans les éponges imbibées de nicotine alors que le macaque nucléarisé n’a pas survécu au choc électrique de sa dangereuse transgression. Tu n’as rien vu à Drancy, rien : ni Shoah, ni Areva, ni Cigeo et pourtant on prend toujours un train pour quelque part. Une minute de silence s’impose, extinction de la bande son. Puis à nouveau brouhaha des conversations, un air de madison et des fantômes s'agitent en cadence devant le jukebox. Hop un quart de tour à droite et on recommence. Est-ce ainsi que l’on fait un pas de côté ? Croissant et café noir sur le zinc blafard au petit matin d’un buffet de gare. Retour mélancolique sur des rencontres sans lendemain à l’heure où l’on ramasse les poubelles des souvenirs effacés. Il n’y a plus rien crie le poète et pourtant le cœur qui bat de traviole s’accroche avec exactitude à son passé incertain. Colère et passion. Le hululement strident de la chouette résonne dans les silences de la nuit, plainte de Cassandre désespérée qui annonce le malheur au monde. Mais personne ne veut l'entendre. 

Victor

(Texte écrit le 29 décembre 2013)

mardi 12 novembre 2013

L'enfant et l'oiseau


C’était il y a vingt ans, je crois. Le soleil haut dans le ciel réchauffait le sol aride parsemé de brins d’herbe et de fétus de pailles. À quelques mètres de là, un bosquet d’arbres verts laissait entrevoir à travers son feuillage quelques pans d’un ciel bleuâtre.
Un enfant accroupi, la tête penchée vers le sol se tenait là. Il semblait occupé à observer je ne sais quoi, peut-être le ballet incessant de quelques fourmis chargées de provisions qui cheminaient dans la poussière. Il était nu. Seuls un collier et un bracelet lui servaient de parure.
Un peu plus loin, derrière, dressé sur ses pattes, les ailes aux plumes brunes soigneusement repliées et la tête immobile couverte d’un fin duvet blanc, un grand oiseau attendait. 
Non ce n’était pas un milan qui dans l’imagination d'un gosse rêvait d’une belle cage où il ferait bon dormir quand ce serait la dernière neige. Ce n’était pas non plus Néophron qui, échappant à la colère de son père, aurait quitté la Grèce pour voler jusqu’au cœur de l’Afrique. Ce n’était qu’un vautour silencieux qui guettait à Ayod un môme qui respirait encore.
Mais l’enfant ? L’enfant il était prostré, seul, les côtes saillantes et la peau collée sur les os. Il n’avait plus d’impatience. Il ne jouait plus. Il aimait la vie et avait peur de la mort. Il était affamé, il mourait de faim… et le grand oiseau attendait.

Victor


Libre regard sur la photo « La petite fille et le vautour » de Kevin Carter prix Pulitzer 1994 

(Texte écrit le 12 novembre 2013)

dimanche 23 décembre 2012

Faits d'hiver


l’éléphant dent d’ivoire et tête d’or
ne pourra pas échapper à la mort

qu’il soit d’Afrique ou d’Asie
phtisique ce sera l’euthanasie

sinon les chasses du roi d’Espagne
elle est allée valser dans ses bagnes

enfermée tel un vulgaire assassin
Aurore l’extradée de la Toussaint

en liberté depuis sujette à caution
la Basque fera donc très attention

si elle ne veut pas moisir en cellule
ni côtoyer tous les rats qui pullulent

comme à Marseille où c’est bien pis
car pour prendre la mairie ils sont tapis

avec avidité leurs proies ils dépècent
et des vieux journaux ils se repaissent

le mammouth qui n’en a pas peur
se réveille de sa vineuse torpeur

et contre l’impôt monte à l’assaut
pour ne pas lâcher un seul morceau

de sa fortune très bien acquise
alors en cette veille de fête exquise

il préfère passer la frontière là
dans ce pays qui fait du chocolat

le fou qui ménage ses montures
depuis Londres a pris grande posture

s’est levé et d’un discours très léché
dénonce la fiscale guerre de tranchées

laissant le capitaine Conan se faire tacler
et traiter de petit dans un tweet bâclé

un jour après la fin du monde ces ragots
finissent avec le phylactère d’un escargot

qui l’estomac dans les talons lentement
avance sur l’écorce du temps

« pluie pluie pluie je suis de sortie
à moi la vie j’ai de l’appétit » *


Victor



* sources : libre interprétation des publications du jour sur la « une » du site du Nouvel Observateur http://tempsreel.nouvelobs.comet sur le blog « Écorce du temps »  http://ecorce-du-temps.tumblr.com/post/38533765380/les-gasteropodes-sont-heureux-cest-bien-les


(texte écrit le 22 décembre 2012)

samedi 1 décembre 2012

Avant-dernier voyage


La cabine s’élevait bringuebalant le long des guides dans un bruit de câbles métalliques un peu inquiétant. Sans que je m’en rende compte, mon regard se porta sur le bouton d’appel de secours, trahissant la légère angoisse qui m’envahissait. Des gouttes de sueur commençaient à perler sur mon visage tandis que des frissons me parcouraient tout le corps. Ma vue se brouillait. J’avais atteint le cinquième étage et j’essayais de me raisonner. Ce ne pouvait pas être bien grave, sans doute de la claustrophobie ou une simple baisse de tension, voire une petite crise d’hypoglycémie. Neuvième, je m’étais allongé par terre tant bien que mal dans cet espace étroit, les jambes en l’air appuyées sur la paroi, afin d’éviter de tomber. Treizième, je me débattais dans un océan de ténèbres qui m’engloutissait…

Je regardais en contre-plongée un feu d’artifice bleu et rouge. Des pas précipités sur le trottoir accompagnaient des cris de toute sorte.

Ma position n’est pas très confortable et des courbatures se font sentir. J’ai l’impression de m’être assoupi quelques instants. Maintenant je suis bien réveillé et me redresse en prenant appui sur la cuvette et le lave-main. Je fais basculer le loquet du verrou pour ouvrir la porte et sortir de là au plus vite. Tout est tranquille et sombre. Des lumières balaient par intermittence le couloir, éclairant furtivement l’alignement des portes des compartiments ensommeillés, rideaux baissés. Le léger tangage de la voiture rythmé par le bruit régulier des boggies sur les rails et le défilement rapide des poteaux derrière les fenêtres donnent une impression de vitesse. « E pericoloso sporgersi », je souris intérieurement de ces recommandations polyglottes soigneusement vissées sous chacune des ouvertures. Je me prends à fredonner l’air d’une chanson de Nougaro.

Je voyais son visage, éblouissant de blancheur, penché sur moi. Des voix, proches mais indistinctes murmuraient des paroles que je ne comprenais pas.

Un passage à niveau surgit, sonnerie déformée par l’effet Doppler qui perturbe pendant quelques secondes le « tacatam » monotone du train. Je reviens à la réalité et m’avance d’un pas incertain vers le milieu du couloir. L’expérience m’a appris qu’on est plus secoué quand on s’assied au-dessus des roues. J’ouvre l’une des portes coulissantes. Les deux banquettes en skaï vert se font face dans la pénombre de l’aube naissante. Dans le coin près de la fenêtre une femme endormie, seule, la tête appuyée sur les plis du rideau ouvert, exhale un parfum légèrement sucré. J’entre et me laisse tomber sur le siège en face, côté couloir. Je serai plus vite sorti s’il arrive quelque chose. Cette idée me traverse l’esprit sans raison précise. Mes yeux s’attardent sur la photo en noir et blanc fixée sur la paroi en face de moi : Limoges, la vieille ville, sa cathédrale et le pont St Étienne enjambant la Vienne. Ma conscience s’embrume perdue dans les souvenirs.

Je ne sentais plus rien et semblais flotter sur un nuage de coton. Ma bouche était sèche mais j’étais dans l’incapacité d’émettre le moindre son pour demander un peu d’eau. On s’affairait autour de moi.

Le jour se lève maintenant sur un paysage montagneux. Un ruisseau serpente à travers les rochers dans une vallée riante et verte. Soudain, dans un bruit assourdissant le train s’engouffre sous un tunnel. Mais l’obscurité ne dure qu’un court moment et c’est à nouveau le même panorama apaisant qui se déroule derrière la vitre. Ma voisine se réveille, les yeux plissés cherchant à s’habituer à la clarté qui illumine son visage. Elle me voit maintenant et me regarde quelques instants avant de me gratifier d’un sourire en guise de salut. Elle détourne ensuite la tête. Un autre tunnel nous absorbe alors, faisant tout disparaître dans le noir pendant plusieurs minutes. Lorsque nous en sortons, un peu sonnés, nous pouvons voir la vallée se creuser et le torrent devenir impétueux entre les rives escarpées. Nous devinons le grondement de l’eau qui roule sur les pierres dans un bouillonnement d’écume blanche.

On m’avait affublé d’un masque ridicule qui limitait mon champ de vision. De fins tubes de plastique translucide reliaient mes bras immobiles de marionnette inerte à je ne sais quel manipulateur. Je n’entendais plus rien.

Le train ralentit. On approche d’une gare. La montagne s’éloigne à l’arrière-plan, remplacée petit à petit par un enchevêtrement de rails sur lesquels attendent parfois quelques wagons rouillés. Un poste d’aiguillage au pied d’un sémaphore dresse sa silhouette sombre. Des maisons apparaissent de l’autre côté de la rue encore déserte à cette heure matinale. Il y a aussi un hôtel où j’imagine un couple sur le départ, lui en train de fumer derrière la fenêtre et elle assise dans un fauteuil, un livre sur les genoux. Une barrière en béton court le long du ballast puis s’en écarte laissant la place à un quai qui bientôt s’immobilise. La jeune femme se lève et rassemble ses affaires. Je veux l’imiter mais mon corps ne répond plus. 

Elle s’avance vers moi et se penche comme si elle voulait m’embrasser. Sa main me caresse alors les paupières. Je ferme les yeux tandis qu’elle murmure c’est fini !

Victor

(texte écrit le 25 mai 2012)

samedi 13 octobre 2012

candide


des briques cendrées montent au septième ciel 
où la terre lourde colle aux souliers

dans les jardins suspendus de Babylone
les serres tomatières se réchauffent au soleil

une roue à pales tournoie en haut de son pylône
le piston de la pompe à eau s’en va et s’en vient

le vent s’engouffre dans le venturi des extracteurs 
aspiration à une vie plus saine

des lucioles tapies dans les balcons en osier 
attendent la nuit pour exhaler leur lumière

éblouies par tant d’arrogance 
les myriades d’étoiles ont cessé de briller

du côté de chez Sohane la lune ne rencontrera plus le soleil 
les émaux de Briare ont été déposés

au firmament les avions se suivent « à la queue le loup » 
ballet des feux très haut dans les airs

c’est l’an 01 des mondes en marche 
après le grand chambardement

il y a un trou de verdure au milieu du ciment
un petit pont enjambe le ru asséché de la rétention

entourés des fantômes de la comédie humaine
les enfants rois jouent en guettant l’orage

acteurs de cette farce sous le ciel menaçant
on croit qu’ils sont encore les lys de cette vallée

Victor

(texte écrit le 13 octobre 2012)