Bandeau

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samedi 1 décembre 2012

Avant-dernier voyage


La cabine s’élevait bringuebalant le long des guides dans un bruit de câbles métalliques un peu inquiétant. Sans que je m’en rende compte, mon regard se porta sur le bouton d’appel de secours, trahissant la légère angoisse qui m’envahissait. Des gouttes de sueur commençaient à perler sur mon visage tandis que des frissons me parcouraient tout le corps. Ma vue se brouillait. J’avais atteint le cinquième étage et j’essayais de me raisonner. Ce ne pouvait pas être bien grave, sans doute de la claustrophobie ou une simple baisse de tension, voire une petite crise d’hypoglycémie. Neuvième, je m’étais allongé par terre tant bien que mal dans cet espace étroit, les jambes en l’air appuyées sur la paroi, afin d’éviter de tomber. Treizième, je me débattais dans un océan de ténèbres qui m’engloutissait…

Je regardais en contre-plongée un feu d’artifice bleu et rouge. Des pas précipités sur le trottoir accompagnaient des cris de toute sorte.

Ma position n’est pas très confortable et des courbatures se font sentir. J’ai l’impression de m’être assoupi quelques instants. Maintenant je suis bien réveillé et me redresse en prenant appui sur la cuvette et le lave-main. Je fais basculer le loquet du verrou pour ouvrir la porte et sortir de là au plus vite. Tout est tranquille et sombre. Des lumières balaient par intermittence le couloir, éclairant furtivement l’alignement des portes des compartiments ensommeillés, rideaux baissés. Le léger tangage de la voiture rythmé par le bruit régulier des boggies sur les rails et le défilement rapide des poteaux derrière les fenêtres donnent une impression de vitesse. « E pericoloso sporgersi », je souris intérieurement de ces recommandations polyglottes soigneusement vissées sous chacune des ouvertures. Je me prends à fredonner l’air d’une chanson de Nougaro.

Je voyais son visage, éblouissant de blancheur, penché sur moi. Des voix, proches mais indistinctes murmuraient des paroles que je ne comprenais pas.

Un passage à niveau surgit, sonnerie déformée par l’effet Doppler qui perturbe pendant quelques secondes le « tacatam » monotone du train. Je reviens à la réalité et m’avance d’un pas incertain vers le milieu du couloir. L’expérience m’a appris qu’on est plus secoué quand on s’assied au-dessus des roues. J’ouvre l’une des portes coulissantes. Les deux banquettes en skaï vert se font face dans la pénombre de l’aube naissante. Dans le coin près de la fenêtre une femme endormie, seule, la tête appuyée sur les plis du rideau ouvert, exhale un parfum légèrement sucré. J’entre et me laisse tomber sur le siège en face, côté couloir. Je serai plus vite sorti s’il arrive quelque chose. Cette idée me traverse l’esprit sans raison précise. Mes yeux s’attardent sur la photo en noir et blanc fixée sur la paroi en face de moi : Limoges, la vieille ville, sa cathédrale et le pont St Étienne enjambant la Vienne. Ma conscience s’embrume perdue dans les souvenirs.

Je ne sentais plus rien et semblais flotter sur un nuage de coton. Ma bouche était sèche mais j’étais dans l’incapacité d’émettre le moindre son pour demander un peu d’eau. On s’affairait autour de moi.

Le jour se lève maintenant sur un paysage montagneux. Un ruisseau serpente à travers les rochers dans une vallée riante et verte. Soudain, dans un bruit assourdissant le train s’engouffre sous un tunnel. Mais l’obscurité ne dure qu’un court moment et c’est à nouveau le même panorama apaisant qui se déroule derrière la vitre. Ma voisine se réveille, les yeux plissés cherchant à s’habituer à la clarté qui illumine son visage. Elle me voit maintenant et me regarde quelques instants avant de me gratifier d’un sourire en guise de salut. Elle détourne ensuite la tête. Un autre tunnel nous absorbe alors, faisant tout disparaître dans le noir pendant plusieurs minutes. Lorsque nous en sortons, un peu sonnés, nous pouvons voir la vallée se creuser et le torrent devenir impétueux entre les rives escarpées. Nous devinons le grondement de l’eau qui roule sur les pierres dans un bouillonnement d’écume blanche.

On m’avait affublé d’un masque ridicule qui limitait mon champ de vision. De fins tubes de plastique translucide reliaient mes bras immobiles de marionnette inerte à je ne sais quel manipulateur. Je n’entendais plus rien.

Le train ralentit. On approche d’une gare. La montagne s’éloigne à l’arrière-plan, remplacée petit à petit par un enchevêtrement de rails sur lesquels attendent parfois quelques wagons rouillés. Un poste d’aiguillage au pied d’un sémaphore dresse sa silhouette sombre. Des maisons apparaissent de l’autre côté de la rue encore déserte à cette heure matinale. Il y a aussi un hôtel où j’imagine un couple sur le départ, lui en train de fumer derrière la fenêtre et elle assise dans un fauteuil, un livre sur les genoux. Une barrière en béton court le long du ballast puis s’en écarte laissant la place à un quai qui bientôt s’immobilise. La jeune femme se lève et rassemble ses affaires. Je veux l’imiter mais mon corps ne répond plus. 

Elle s’avance vers moi et se penche comme si elle voulait m’embrasser. Sa main me caresse alors les paupières. Je ferme les yeux tandis qu’elle murmure c’est fini !

Victor

(texte écrit le 25 mai 2012)

samedi 13 octobre 2012

candide


des briques cendrées montent au septième ciel 
où la terre lourde colle aux souliers

dans les jardins suspendus de Babylone
les serres tomatières se réchauffent au soleil

une roue à pales tournoie en haut de son pylône
le piston de la pompe à eau s’en va et s’en vient

le vent s’engouffre dans le venturi des extracteurs 
aspiration à une vie plus saine

des lucioles tapies dans les balcons en osier 
attendent la nuit pour exhaler leur lumière

éblouies par tant d’arrogance 
les myriades d’étoiles ont cessé de briller

du côté de chez Sohane la lune ne rencontrera plus le soleil 
les émaux de Briare ont été déposés

au firmament les avions se suivent « à la queue le loup » 
ballet des feux très haut dans les airs

c’est l’an 01 des mondes en marche 
après le grand chambardement

il y a un trou de verdure au milieu du ciment
un petit pont enjambe le ru asséché de la rétention

entourés des fantômes de la comédie humaine
les enfants rois jouent en guettant l’orage

acteurs de cette farce sous le ciel menaçant
on croit qu’ils sont encore les lys de cette vallée

Victor

(texte écrit le 13 octobre 2012)

samedi 15 septembre 2012

Passé simple


Il est passé…

Il entra dans le jardin en un temps incertain du début de ce siècle, chat de hasard, au poil beige gorgé de soleil qui décida de nous adopter.
Alors il mit ses pattes dans nos jambes pendant plus de sept ans au gré de ses envies nous gratifiant de ses frôlements et ronronnements.

Il devint de plus en plus bavard et bientôt de véritables conversations s’instaurèrent sur des thèmes variés qui somme toute concernaient le plus souvent la nourriture : la sienne mais aussi la nôtre. 
Entre deux assiettes de croquettes, puis plus tard de poisson en gelée aux petits légumes, il ne dédaignait pas lécher le pot de crème fraîche ou attraper au vol le petit morceau de jambon qu’une main généreuse lui tendait.
Mais ce qu’il aimait par dessus tout c’était goûter au croissant dominical et à cette occasion mettait en œuvre tous les moyens de persuasion en sa possession tant vocaux que physiques pour obtenir sa part.
Il s’assoupissait alors collé à l’un d’entre nous en rond sur le canapé, en long sur la chaise derrière notre dos ou en travers sur nos genoux.
Parfois c’était la rangée des cassettes vidéo ou plus rarement l’empilement de serviettes dans une armoire qui lui servait de lit douillet.

Quand les beaux jours revenaient, la sieste au soleil était de mise, la tête protégée par une feuille de rhubarbe en guise de  parasol. Il aimait aussi se vautrer sur le ciment chaud de la cour ou plaisir suprême humer le glycol sous une voiture en réparation dans le garage voisin. Alors il revenait décoré de noir ce qui mettait à mal son élégance naturelle de chat persan.
Il fallait le voir batifoler dans le jardin les narines dilatées pour saisir l’effluve des plantes, ou bien s’escrimer en vain à poser la patte sur l’ombre d’un oiseau.
Il avait de grands yeux verts-jaunes tantôt perdus à l’infini dans je ne sais quelle rêverie lunaire, tantôt semblant interroger le monde. Quelle conscience y avait-il alors derrière ces yeux de chat qui s’étonnaient ?

Il était là tambourinant et sautant derrière la porte au petit matin dès que l’un d’entre nous se levait. Il était présent dans la cuisine le nez en l’air à chaque fois qu’un repas était préparé, suivant attentivement les gestes de chacun et poussant des miaulements persuasifs lorsqu’il sentait un met qui lui convenait.
Il allait et venait en fouinant quand il était rassasié jusqu’à ce qu’il trouve une place pour la sieste ou bien décide de sortir.
Le premier qui rentrait à la maison le rencontrait immanquablement à attendre sur le perron ou bien surgissant de nulle part venant à sa rencontre en poussant un petit miaulement de bienvenue.

Bien sûr il y eut quelques nuages ; bagarre sanglante entre congénères, abcès mal placé à soigner, calculs à résorber…
Et puis ce soir là où abattu de douleur il poussait de longs miaulements de détresse. Alors, nuit inquiète à dormir l’oreille attentive, réveil anxieux et course chez le vétérinaire emportant l’animal malade. Très ? On nettoiera le sang dans le couloir après ! Les examens, les soins, l’espoir, vous allez pouvoir le récupérer mais il y aura un traitement… Nouvel appel, il a trop mal, l’estomac est dilaté il faut l'anesthésier et ouvrir. Faites ce qu’il faut. Attente. Il faut que je vous parle c’est le pancréas, cancer, métastases, pronostic vital très faible, cortisone, douleur. C’est un vieux chat. Euthanasie ?

Il est passé, il n’est plus là.

Victor

(texte écrit le 6 mai 2008)

mardi 28 août 2012

Cosmologie


Les quarks avaient formé très vite des neutrons et des protons. Les galaxies tournoyaient dans l’univers en s’éloignant les unes des autres du fait de l’expansion de celui-ci. Cependant, les plus proches attirées par les forces de gravitation entraient en collision. Des géantes bleues étaient alors produites, riches en atomes d’oxygène qu’elles disséminaient dans l’espace lors de leur disparition. 
Les étoiles naissaient et mouraient après avoir fabriqué les atomes. À chaque cycle, pendant des milliards d’années, ceux-ci devenaient de plus en plus lourds et par association constituaient les molécules. La matière se structurait donnant naissance aux planètes. Quand, sur ces dernières, les atomes d’hydrogène se combinaient aux atomes d’oxygène, il y avait de l’eau, condition pour que la vie puisse apparaître.
Sur la terre, ce fut d’abord des cellules qui peu à peu se transformaient en s’associant pour créer des êtres vivants de plus en plus complexes. Les dinosaures dominèrent un temps puis disparurent sans doute à cause d’une chute de météorites. Cela permit le développement des mammifères puis des humains, doués de conscience. Et cela durerait encore cinq milliards d’années, si ces êtres conscients ne “déconnaient” pas entre eux et avec leur planète. L’avenir pourrait être royal…
Et tout à coup, au début du vingt et unième siècle de notre ère, tout en bas de la page tel un dessin de Sempé, au centre d’un hexagone, que dis-je au centre, un peu plus à droite, un petit homme s’agite pour se faire entendre. Il a, lui, les solutions et avec ses copains, Clotaire, Rufus, Alceste et Agnan (pardon ! Jean-François, Xavier, Jean-Louis, et bien sûr le cher Éric), il s’engage à les mettre en œuvre pour le plus grand bien de ses concitoyens dont il a entendu les inquiétudes : il faut travailler plus pour gagner plus, récompenser le mérite et l’effort, baisser les impôts des riches, diminuer le nombre des fonctionnaires, renforcer l’autorité quitte “à utiliser le Kärcher” et ne plus accueillir en France que strictement les étrangers dont l’économie à besoin…
D’abord il y a les bernés qui croient aux fausses évidences et aux “y a qu’à”, qui souhaitent se sortir de leur condition de vie médiocre, qui sont sensibles aux discours populistes et prompts à désigner des boucs émissaires. Et puis il y a ceux qui ont bien compris et qui devant l’infiniment grand et l’infiniment petit ne partageaient pas le vertige de Pascal mais lorgnaient plutôt sur son effigie couchée sur les billets de banque, les chantres du libéralisme et du Cac 40 qui portent leur candidat aux nues afin qu’il pleuve toujours où c’est mouillé !
Alors, sous le soleil exactement, le chien s’ébroue en sortant de l’étang. L’hédoniste lâche sa tartine toastée recouverte de compote de rhubarbe avec une fine tranche de Brie de Meaux légèrement gratinée qui tombe du mauvais côté. Une bouche anonyme croque dans une tablette de chocolat aux pépites croustillantes faisant trembler les alentours et semant la ruine. 
Alors l’intelligence dans le pays de mon enfance vacille. Le langage se décompose en concepts puis en mots. Ceux-ci perdent leur sens et se brisent en vingt-six lettres qui redeviennent alphabet. Et bientôt les lettres elles-même, dans un grand couac élémentaire, perdent toute existence pour devenir un magma informe d’images de pub et de jeux télévisés.
Est-ce ainsi que commence le big crunch ?
Victor 

(texte écrit le 6 mai 2007)